Philosophie de la critique
Ah, cette histoire du bouvier et de sa bête !
Elle me l’avait contée avant de faire leur portrait. Et maintenant, voilà qu’elle me montrait ses œuvres, inquiète du regard que j’allais leur porter.
À dire vrai, ma surprise fut grande. Je m’étonnais d’abord qu’elle utilisât deux toiles, séparant d’autorité ces sujets qui, ensemble lui avaient été chers. N’avait-elle pas été frappée par ce couple, cette plénitude qui les assemblait tous deux dans l’effort, ce regard qu’ils semblaient s’échanger à chaque ordre, comme si des clignements d’yeux avaient marqué leur entente ?
Un autre détail remarquable de son évocation, quand elle en parlait, était la terre, cette terre partout nécessaire qui les unissait, leur donnait vie, justification, récompense.
Cette terre là manquait au dessin sur les toiles. Devait-on seulement la voir dans l’absolu de sa couleur, celle qui peignait le bouvier comme sorti du labour, message intime de sa nature, influence tellurique de sa propre histoire ?
Laboureur et bouvier, Maître de la Terre et de la Bête. Il y avait en lui, dans ce portrait précieux, le matois de l’homme, une domination douce, une ruse tendre à ne pas effrayer.
La moustache était gauloise, de ces moustaches qui construisent les légendes, et de cette Gaule qui le faisait fier. Quant au chapeau sombre qui le coiffait, gardant sous le feutre tous ses mystères, avait-elle eu conscience d’y cacher une part d’humanité ? Les fronts absents ne parlent pas !
Cependant, l’homme me parlait. Je l’entendais.
Une autre histoire, pas celle qu’elle m’avait dite, une toute autre, hors des labours et des fenaisons, loin des sueurs et des cris, loin du soleil et de la pluie, une fin d’histoire, à l’instant de mon regard.
Etait-ce là la raison subliminale de ses deux ouvrages qu’elle avait voulus, où la solitude avait gagné l’homme et maintenu la bête, où cette dernière n’était plus qu’une représentation lourde, grasse, nourricière, définitive d’une force ancienne, aujourd’hui inutile.
Le compagnonnage qui avait séduit n’existait plus. À l’opposé de mille sentiments, dans un ailleurs de même format, la toile montrait mille contentements.
La bête était grasse, charnue, prometteuse d’abondance.
Sur quel, chemin l’avait-elle ainsi croisée, innocente de sa densité sacrificielle, déjà bleuie d’un froid à venir.
Il est des fins d’histoire qui ne se disent pas quand d’autres, paisibles, se racontent encore.
J’avais bien vu qu’elle parlait d’elle, mais là n’était pas la question.
Trois destins se révélaient : Le bouvier, le bœuf et l’artiste.
Quoi que fût leur part de vie, le naturel revenait. Il n’y avait qu’une vérité, celle de l’émotion et de sa transcendance, un non-dit pour tout vous dire.
P.STEIGER
Tours, 9 janvier 2012